La démocratie, c’est quand on ne vote pas
Politique 16 juin 2008C’est grosso modo l’idée qui ressort des éditoriaux et autres chroniques de pas mal de journaleux français (et sans doute ailleurs en Europe également) : avoir fait voter les Irlandais sur la question européenne était une monumentale erreur. En France, heureusement, nous y avons échappé, et on a pu grâce à l’UMP et l’abstention du PS éviter de demander leur avis aux gueux qui, comme chacun sait, ne font rien que de pas voter comme on leur dit. Mais quand il s’agit de commenter le vote irlandais, on se croirait revenu 2 ans en arrière : c’est un désastre, les gens ne savent pas voter, l’Europe va encore être bloquée… Mais personne ne s’est dit que proposer un seul texte comme étant la seule voie possible était peut-être un peu crétin… Ou que cette “seule voie possible” était peut-être mauvaise. Non. Il faut absolument s’engouffrer dedans, quitte à sacrifier un peu de démocratie pour ça. Au nom de la démocratie, bien entendu.
Un classique, le Figaro nous fait part de son éditorial du 13 juin : pour Pierre Rousselin, c’est un crise. Forcément, imagine un peu, les gens ne votent pas comme prévu ! Mais le plus fort, c’est ça : “il serait peu démocratique que trois millions d’électeurs irlandais décident pour 450 millions d’Européens”. Il serait sans doute bien plus démocratique que quelques centaines de dirigeants décident pour 450 millions. Quand les gens votent oui : c’est démocratique. Quand ils votent non, ça ne l’est pas. On se demande qui est le crétin qui a pu laisser des bulletins “Non” sur les tables au risque de tuer la démocratie. La solution ? “Poursuivre le processus de ratification en espérant qu’il parviendra à réunir vingt-six pays sur vingt-sept”. Autrement dit, continuer à prendre les gens par derrière sans jamais leur demander leur avis.
Autre exemple : cette chronique de Duhamel dans Libé (pré électorale) est un grand moment comique. “Le despotisme irlandais”, il faut avouer que c’est un titre qui claque. Donc, les Irlandais votent, contrairement à tant d’autres à qui on ne demande pas leur avis, voir on se torche avec quand ceux-ci ont eu l’occasion de le donner (toutes mes condoléances aux référendums français et néerlandais). Il s’agit donc d’un despotisme. Quand les gens votent, c’est du despotisme. (Par contre, quand les gens doivent fermer leur gueule et laisser les parlements choisir pour eux parce qu’ils ont mal voté la première fois, là, on est en pleine démocratie.)
“On connaît la mécanique infernale des référendums, ces machines à faire répondre non aux questions qui ne sont pas posées.” Ah, donc, les gens qui répondent non, le font nécessairement pour des questions qui n’ont rien à voir. Et les gens qui votent oui ? Ils le font tous en connaissance de cause ? Nous n’en saurons rien. Il faut juste dire que ceux qui votent non alors que toute l’élite leur dit de voter oui, sont forcément des crétins qui ne comprennent rien.
“Ainsi, au moment où, face aux crises mondiales l’Europe a tant besoin de se fortifier et de se rassembler, le destin du traité de Lisbonne dépend de la mélancolie de quatre millions d’Irlandais aussi imprévisibles que sympathiques, aussi irrationnels que changeants, aussi téméraires que soupçonneux. Et si, au lieu de pouvoir bloquer à eux seuls leurs 500 millions de partenaires, l’appartenance aux institutions européennes des nonistes était suspendue jusqu’à ce qu’ils décident de rejoindre la majorité qui souhaite avancer ? Et si en somme, le veto s’appliquait aux bloqueurs et non pas aux bloqués, comme dans une démocratie ?”
C’est là un autre grand moment comique de l’article. Alain Duhamel suppose, en déclarant que 4 millions de personnes vont en bloquer 500 millions, que ces 500 millions de personnes sont toutes pour ce traité. Sauf qu’il oublie un petit détail : personne ne leur a demandé leur avis. Il est donc bien présomptueux de déclarer que tout le monde aurait voté pour un “oui” sans équivoque, surtout quand une partie de ceux là a déjà dit non (mais c’était un tout autre traité qui n’avait rien à voir, n’est-ce pas ?). Et si en somme, le référendum s’appliquait à toute l’Europe, et qu’on respectait les choix des populations, comme dans une démocratie ?
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