“Pensée unique”, on dit aussi souvent “bien pensance”. Le terme peut désigné tout et son contraire. Il serait apparu lors d’un éditorial du Monde Diplomatique, mais on le trouve aussi dans les écrits du “penseur” d’extrême-droite Alain de Benoist. Depuis, il a été récupéré par beaucoup de monde, de Jean-François Kahn qui en a fait son ennemi absolu, à la droite sarkozyste qui cherche à faire passer des réformes réactionnaires pour le must de la modernité et du brisage de tabous.

Il y a quelques semaines, Marianne faisait sa une sur la pensée unique. Au sommaire, un dossier qui ressasse un grand nombre d’idées en vrac, souvent contradictoires, qui seraient toutes issues de la même pensée unique : de vrais idées reçues (”Les réformes sont forcément impopulaires”), des réglages de comptes personnels (contre Jean-Michel Apathie), de soi-disant idées répandues (”On a besoin d’immigration” serait issu de la pensée unique, alors que ce discours est loin d’être à la mode), de la promo pour Bayrou, et même de la critique littéraire. L’article se permet même de balancer de gros clichés vieux comme le monde comme si c’était de “l’anti-pensée unique” (Besancenot serait un dictateur en puissance déguisé), tout en oubliant de citer un bon paquet d’idées fausses (par exemple, “Marianne est un journal de gauche”).

Au final, qu’est-ce qu’on constate ? “Pensée unique” est devenu un terme creux, qui, s’il était bien utilisé dans l’éditorial d’Ignacio Ramonet, est aujourd’hui synonyme de débat creux. Pas étonnant qu’on le retrouve de plus en plus à droite et à l’extrême-droite. Dans le premier cas, chez des libéraux qui s’imaginent voir des communistes partout et qui craignent que l’école publique et les médias instaurent dans la tête des gens une pensée anti-libérale. Dans le second, chez des gens qui se plaignent de ne pas pouvoir utiliser autant qu’ils le voudraient des insultes racistes. Enfin, on le retrouve chez Sarkozy, qui se donne là une attitude rebelle face à une supposée bien-pensance qui n’existe que parce qu’il la désigne.

La pensée unique, c’est devenu le qualificatif parfait pour désigner tout ceux qui ne pensent pas comme nous. On veut critiquer une thèse, une idée ? Pas besoin d’argumenter, il suffit de la placer dans le camp de la pensée unique. De ce côté, elle devient nécessairement vieillotte, conservatrice, mauvaise. Et toute idée qui irait à l’opposé deviendrait comme par magie moderne, audacieuse, bonne. Pourtant, ceux qui abusent du terme sont loin d’être à l’abri du politiquement correct. A commencer par Marianne, qui sur plus d’un sujet rejoint les consensus mous et les idées reçues (”les extrêmes, saimal !”). Avec toujours la prétendue pensée unique comme seule justification.

Laissons tomber ce terme désuet, synonyme de tout et surtout de n’importe quoi, qui ne mène qu’aux raccourcis rapides et évite soigneusement toute critique profonde. Gardons le pour les libéraux paranoïaques et les (malheureux) racistes, accablés qu’ils sont de ne pouvoir exprimer toute leur haine. Et si la seule pensée unique qui existe, c’est de croire qu’il existe une pensée unique ?