La droite décomplexée ressemble de plus en plus à une extrême-droite complexée. Décomplexée, parce qu’elle se félicite de virer les étrangers dehors et n’a plus peur de dire qu’elle n’aime pas les gens un peu trop bronzés, le tout en se voulant rebelle et briseuse de tabous. Complexée, parce qu’elle n’admettra jamais qu’elle épouse totalement les idées du sieur Le Pen. Que les deux pensent la même chose, il ne faut pas le dire : la droite décomplexée, elle, est républicaine, quand l’extrême-droite, elle, ne l’est pas. Un simple mot pour masquer les similitudes frappantes entre les deux. Symbole de cette extrême-droite complexée : Ivan Rioufol, journaliste du Figaro, qui possède un magnifique blog dans lequel il déverse ses pensées, qu’on pourrait sans problème retrouver chez Valeurs d’Antan. Je ne ferais pas la mauvaise blague de comparer son nom à celui du journal frontiste Rivarol, n’empêche que ça y ressemble drôlement (et les idées aussi). Un exemple détaillé de ce qu’on peut y trouver : son billet du 4 avril, intitulé “La France en panne d’idées“.

“La droite est en faillite idéologique”, estime Ségolène Royal (Le Point, 27 mars), qui oublie juste de regarder l’état de son camp. La futilité de l’analyse socialiste sur le “président bling-bling” a pourtant montré le vide dont la gauche semble se satisfaire. Cependant, face aux bouleversements économiques, sociaux, culturels qui s’installent, la majorité donne également l’impression d’improviser au gré de l’actualité. Où sont les idées?

Même les mots font peur. Le gouvernement n’ose dire “rigueur”, mais François Fillon annonce “des économies partout” et des efforts pour tous. Cette réserve ne rime à rien, quand le budget de l’État connaît un déficit tel que le financement du revenu de solidarité active semble également compromis. La crainte de dire les choses dissimulerait-elle une impréparation?

De ce point de vue, Christian Estrosi a raison d’accuser l’UMP de conformisme. Son successeur au secrétariat d’État à l’Outre-Mer, Yves Jégo, s’est empressé de refermer le débat entrouvert sur la réforme du droit du sol à Mayotte: “C’est un sujet qui doit être préservé”, a dit l’ancien porte-parole du parti majoritaire. L’UMP saura-t-elle redevenir la boîte à idées qui a aidé Nicolas Sarkozy à gagner la présidentielle? Une libération des esprits reste à faire.

L’UMP était donc pleine de bonnes idées qui ont permis à Sarkozy de gagner. Parmi ces idées : copier celles du Front National. C’est une bonne idée pour gagner, en effet, moins pour le bien du pays par contre. Pour les autres idées… on repassera. Il faut libérer les esprits, donc. De quoi ? Sans doute de ces tabous soixante-huitards, j’imagine. Retrouver l’esprit de liberté, celui qui interdisait à quiconque au sein de l’UMP de s’opposer à l’ascension du chef vers le poste suprême.

Trop d’interdits empêchent de penser la réalité. Tandis qu’une proposition de loi de la gauche veut supprimer le mot “race” de l’article 1 de la Constitution, le discours de Pennsylvanie du candidat à la Maison-Blanche, Barack Obama, restera comme un modèle de lucidité. “La race est une question que notre pays ne peut se permettre d’ignorer”, a-t-il expliqué, en se proposant de réduire cette “fracture”. La France, qui connaît un comparable séparatisme, préfère monter en affaire d’État l’insulte aux “ch’tis” proférée par des crétins d’un club de foot.

La politique vit en vase clos. Les think tanks (”réservoirs de pensée”), qui participent ailleurs à la vie intellectuelle, peinent à se faire entendre. L’étude sur le coût de l’immigration est tombée dans un puits. C’est la Chambre des lords qui, à Londres, a rendu lundi un rapport contredisant les bienfaits de l’immigration massive: elle rendrait difficile, notamment, l’accès au logement. Imagine-t-on nos parlementaires proférer un tel blasphème?

L’étude sur le coût de l’immigration dont il est question ici est issue de Contribuables Associés, association néo-beauf des gens qui en ont marre de payer des impôts, qui revendiquent le droit de ne pas en payer, et surtout pas pour ces feignasses d’immigrés. On a vu source plus sérieuse. Mais en bon “penseur” d’extrême-droite (complexée), le sieur Rioufol est aussi l’un de ceux qui pensent que l’Islam va venir s’attaquer à nos chères racines chrétiennes et s’imposer partout. Du bon gros racisme islamophobe, très à la mode en ce moment. Petits extraits : “La première urgence est de rejeter clairement le multiculturalisme. Il est une menace pour la nation qui a besoin d’une culture propre pour exister.”, ou encore “Il faut retrouver la continuité de notre culture et de notre civilisation, aujourd’hui noyées dans une amnésie collective. Ou l’Europe restera laïque et fidèle à son passé, où elle sera probablement islamisée avant la fin de ce siècle.”. Il peut pas le dire clairement qu’il aime pas les arabes ? Ah oui c’est vrai, il ose pas l’admettre ouvertement, il est complexé et ne veux pas admettre qu’il est raciste.

Affronter la radicalité
La droite renoue avec ses faiblesses, quand elle ne sait plus exprimer d’idées neuves pour répondre aux mutations lourdes de la société (paupérisation, déculturation, mondialisation). Le gouvernement confirme le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux en 2009, mais il se garde d’aborder la mise en concurrence du financement des retraites ou de la santé, qui s’imposera par l’ampleur des déficits. La gauche fait pire: elle ne peut toujours pas dire “libre marché” sans s’étouffer de honte.

Ces doutes renforcent les certitudes des mouvements radicaux. Ils se développent sur le rejet du capitalisme mondial et des démocraties occidentales. La récession nord-américaine donne des arguments supplémentaires à Olivier Besancenot et aux altermondialistes, dans leurs critiques du système. Les lycéens dressés aux “rébellions citoyennes”, qui consolident ces jours-ci leur mouvement, rêvent de passer aux travaux pratiques.

En effet, la récession montre que le capitalisme aboutit a des crises qui vont toucher les plus pauvres. Un bon argument pour la gauche. Ivan va t-il être capable de contre-argumenter ? Non. Il trouve juste dangereux que des gens avec qui il n’est pas d’accord aient des arguments, fussent-ils bons.

Dans ce contexte, aggravé par la “désoccidentalisation” du monde (Jacques Sapir, Le Nouveau XXIe siècle, Seuil), s’épanouit une apologie de la terreur qui a ses convertis. Slavoj Zizek tresse des lauriers à Robespierre. Alain Badiou traite Sarkozy d’”homme aux rats” et veut faire partager son enfermement marxiste. Comme le déplore André Grjebine (La Guerre du doute et de la certitude, Berg international): “On assiste à une inversion de la révolte, celle-ci n’étant plus motivée par la recherche de la liberté mais par son rejet”.

Aaaah, le bon vieux cliché “libéralisme = liberté”, “anti-libéralisme = totalitarisme”. Le monde est simple, pour Ivan. D’un côté, il y a les démocraties occidentales, garantes de la liberté (de faire du fric, surtout, première liberté à protéger), de l’autre, les méchants : les communismes, les musulmans, en bref, tout ceux qui n’aiment pas la démocratie et la liberté.

La démocratie sera-t-elle assez forte pour maintenir à la marge ce totalitarisme bourgeonnant, qui se pourlèche de la précarité des démunis et des sans-papiers, ces nouveaux prolétaires? La gauche n’a pas pour l’extrême gauche le rejet qu’a la droite pour l’extrême droite. Quant à la majorité, elle ne semble pas toujours très sûre des valeurs qu’elle doit défendre, y compris face à la Chine oppresseur du Tibet. Cette panne d’idées rend la France vulnérable.

Relisons bien la phrase : “La gauche n’a pas pour l’extrême gauche le rejet qu’a la droite pour l’extrême droite”. Ivan voudrait donc que le PS rejette tout ce qui est à sa gauche. Il me semble que c’est quand même déjà pas mal le cas, vu qu’au PS, on préfère se rapprocher du centre plutôt que d’envisager un virage à gauche. Pendant ce temps, à droite, on récupère les idées de l’extrême-droite, pépère. Donc en effet, “la gauche n’a pas pour l’extrême-gauche le rejet qu’a la droite pour l’extrême-droite”. Elle ne lui fait pas des gros poutoux baveux. On retrouve aussi un thème classique : “les extrêmes, c’est mal”. L’extrême-droite, je vois pourquoi : thèses racistes et anti-immigrationnistes (mais apparement, ce n’est pas ce qui gène Ivan vu qu’il les partage). L’extrême-gauche, pourquoi ça devrait être le mal ? Ah oui, c’est rien que des dictateurs en puissance, j’oubliais…

Défendre la démocratie
Voir, mardi à l’Assemblée, la majorité défendre mollement le choix de Sarkozy d’envoyer “quelques centaines” de soldats supplémentaires en Afghanistan illustre un manque de conviction sur le rôle de la France dans le monde. Sa lutte contre les talibans devrait pourtant être à la hauteur des participations, là-bas, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne. L’union occidentale est plus cruciale que l’union méditerranéenne, quand ce sont les démocraties qui sont l’enjeu de la guerre mondiale déclarée par le terrorisme islamiste, le 11 septembre 2001. L’Occident s’honorerait, d’ailleurs, en accédant rapidement aux vœux de l’Ukraine et de la Géorgie d’être accueillies dans l’Otan, après avoir rejoint le monde libre. L’attrait de la gauche pour le pacifisme a toujours fait le jeu des totalitarismes. Son anti-atlantisme n’est plus de saison.

Soutenir la guerre, c’est défendre la démocratie ! Le thème bien connu de la guerre contre le terrorisme. Donc, pour Ivan, c’est le terrorisme islamiste qui a commencé (”c’est lui le prem’s alors on lui tape sur la gueule, c’est légitime”). Nulle part il n’ira chercher des causes aux attentats, nulle part il ne remettra en cause la politique américaine : s’il y a des attentats, c’est parce que les islamistes sont méchants, un point c’est tout. Et les pacifistes de gauche sont dangereux, et vont encourager les terroristes à commettre des attentats (le lecteur perspicace aura remarqué, par exemple, que les attentats sont plus souvent provoqués contre des Américains ou des Anglais que contre ces pacifistes de froggies qui ont eu le culot de refuser de guerroyer aux côtés de W., mais ce n’était qu’une coïncidence, dans le monde d’Ivan, c’est l’inverse qui se produit).

La France et Betancourt
Tout faire, certes, pour libérer la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, otage des Farc depuis six ans. Mais c’est du côté du président Alvaro Uribe, et non des terroristes soutenus par le Vénézuélien Hugo Chavez, que la France doit rester. Cela va sans dire?

Illustration, là encore, que balancer des bombes est une bien meilleure solution que la négociation. Chavez négocie avec les Farcs et permet la libération de 6 otages ? C’est pas comme ça qu’il faut faire, là tu fais ami-ami avec les méchants, malheureux ! Uribe lance quelques bombes et tue dans la foulée le numéro 2 des Farcs, mettant fin aux négociations en cours et les empêchant d’aboutir ? C’est bien, c’est comme ça qu’il faut faire. Avec des soutiens comme ça, la pauvre Ingrid n’est pas prête d’être libérée…