C’est suite à un post sur le blog d’Emcee que je me suis souvenu de mon été 2004. Je me cherchais un petit boulot pour l’été, je me suis donc retrouvé dans le monde merveilleux de l’emploi très précaire, celui qui fait baisser les chiffres du chômage sans faire baisser la pauvreté.

19 juillet 2004. Je me souviens bien de la date, puisque c’était le jour de mon anniversaire. Je me retrouve avec d’autres chez Adrexo pour une séance de présentation du boulot. On nous explique comment ça se passe, combien on gagne… le patron de la boîte nous prévient : “il faut voir ça comme un complément de revenu”. Un deuxième boulot pour ceux qui ne gagnent pas assez avec le premier et qui veulent travailler plus pour gagner plus, en gros… Il y en a bien quelques uns qui arrivent à travailler assez pour atteindre un smic, mais c’est dûr. Et les quelques permanents (en CDI avec salaire fixe) ne représentent qu’une infime partie des employés. A la fin de la présentation, les personnes intéressées n’ont plus qu’à sortir leurs papiers (carte d’identité, permis de conduire, RIB), les voilà embauchés. C’est aussi simple que ça, la seule condition est d’avoir une voiture.

Commence alors le boulot : distribuer des journaux et des pubs dans les boîtes aux lettres. On a vu plus sympa, mais c’est de l’alimentaire… Les boîtes aux lettres sont découpées en secteurs. Chaque semaine, un distributeur peut faire un ou plusieurs secteurs, en étant rémunéré en fonction. La paye se fait au nombre de boîte aux lettres et au nombre de prospectus. Les prospectus valent plus ou moins selon leur taille, et les boîtes aux lettres plus ou moins selon leur secteur (s’il est dense, elles valent moins qu’en pleine campagne). Il y a des petites subtilités, comme par exemple certains prospectus à ne distribuer qu’en pavillon (on ne propose pas aux gens en HLM des pubs pour Hygena), et parfois des colis spéciaux à distribuer à une personne en particulier (des trucs du genre un échantillon de couches pour une famille qui vient d’avoir un enfant). Le salaire est donc très, très irrégulier, en fonction du nombre de secteurs que l’on couvre et du nombre de prospectus. Autrement dit, on gagne plus à la rentrée ou à Noël qu’en juillet. Et pour ceux qui veulent “travailler plus pour gagner plus”, autrement dit couvrir des secteurs supplémentaires, c’est au cas où il y en a de libres. Dans le cas très exceptionnel où il n’y aurait aucun secteur pour une semaine, un “salaire minimum” est versé et on est “payé à rien foutre”. Faut pas rêver, ce cas ne se présente jamais.

Une semaine commence en découvrant la liste des prostectus pour son secteur. On prend les lourds paquets de pubs, qui seront marquées sur la tranche par un code couleur. Regardez les prospectus de vos boîte aux lettres : des traces de peinture sur la tranche indiquent quelle personne a fait la tournée, au cas où il déciderait de tout jeter dans une benne à ordures. En plus de cette précaution, on peut être surveillé sans le savoir pendant la tournée (ils doivent envoyer des corbeaux dont ils peuvent voir à travers les yeux). Une fois qu’on a ses piles, soit on prépare le tout sur place, soit on emmène les paquets et on les fait pendant la distribution. En général, on restera dans le hangar pour faire des tas déjà prêts de prospectus glissés dans un journal. Quand on n’a qu’un ou deux prospectus, on pourra emmener deux tas séparés et faire la manip directement dans les boîtes.

Ensuite, c’est parti pour quelques heures de marche et de courbatures. A certains distributeurs, on laisse un sac ou un caddie pour faciliter la tournée, mais pas toujours. Tout le boulot consiste à trouver le bon compromis entre porter beaucoup pour limiter les aller-retour, ou l’inverse. On a aussi droit à un passe pour rentrer dans les immeubles, mais pas tous. Il faudra alors sonner jusqu’à trouver une bonne âme qui voudra bien ouvrir la porte. La durée d’une tournée varie selon les personnes et les secteurs. Quand on a l’habitude, on mets beaucoup moins de temps qu’au début. En général, une tournée est faisable en une (grosse) journée. Le bon point, c’est qu’on peut s’organiser comme on veut, il y a juste une date limite à respecter (parce que bon, recevoir des pubs pour des promos du mois dernier, c’est pas top). On peut bosser le matin, le soir, les deux, sur un ou plusieurs jours… C’est d’ailleurs pour cette raison que les journaux n’arrivent pas toujours le même jour, d’autant plus que les distributeurs changent tout le temps et n’ont pas les mêmes façons de travailler. J’ai eu la chance de couvrir un secteur juste à côté de chez moi, et pouvoir rentrer une petite heure pour faire une pause, c’est appréciable. Mieux : j’ai même fait une tournée dans mon secteur, ressentant alors la jouissance de glisser les pubs dans sa propre boîte aux lettres, en n’ayant même pas besoin de sonner pour qu’on m’ouvre.

Est-ce que c’est un boulot qui vaut le coup ? Non. C’est un boulot de merde. Sous-payé. Et qui ne sert à rien, parce que oui, la pub ne sert à rien, strictement à rien. Et uniquement pour dépanner, juste pour l’alimentaire ? Pas sûr non plus. En effet, il faut une voiture pour le faire. Et il faut y mettre de l’essence, dans sa voiture. Il y a bien moyen d’avoir une maigre compensation kilométrique quand on fait des secteurs éloignés de la boîte, mais la majorité de la paye que l’on en retire passe dans les frais d’essence. Mieux vaut avoir une voiture qui consomme peu, et spacieuse (parce que oui, trimballer des dizaines de kilos de prospectus, ça prend de la place).

La prochaine fois, je raconterais les 3 cours que j’ai donné pour Acadomia.