A l’instar de ce malheureux traducteur, licencié pour avoir eu l’audace de passer une phrase d’un discours de Nicolas Sarkozy à la moulinette anti-langue de bois [1], j’ai décidé, au risque de me virer moi même de mon propre blog, de passer cette même moulinette sur le futur discours de dimanche prochain, dans le cas malheureusement un peu trop probable que Sarkozy soit élu.

Mes chers compatriotes. Vous le savez sans doute, ça fait déjà un bon moment que j’ai envie d’être président. Ca a commencé tout petit, quand je voyais le Général De Gaulle, la carrure qu’il imposait, son charisme… Je me suis dit : “Je veux faire pareil”. Mais à la différence de cet homme, je n’étais pas dicté par l’amour de mon pays, juste par une ambition personnelle. C’est ainsi que je suis entré en politique, en essayant toujours de me rallier aux personnes en position de force. On se souviendra comment j’ai pu passer de Balladur à Chirac quand j’ai vu que celui-ci l’avait emporté. Même dans ma vie privé, j’ai toujours choisi mes amis parmis les puissants, afin qu’ils me servent de tremplin pour ma carrière. Au fil des années, j’ai copiné avec Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Olivier Dassault, François-Henri Pinault… Ce qui m’a permis de mettre en place un réseau de relations haut placées, en particulier dans les médias. Loin de me mettre au service de la France, j’ai mis la France à mon service.

Puis est arrivé 2002. Incroyable, Le Pen accédait au deuxième tour ! C’est ce jour là que je me suis dit : “Nicolas, ton heure arrive. Ces gens qui ont peur, qui votent Front National, tu vas pouvoir les attirer à toi.” Il est tellement facile de jouer avec la peur, avec la haine de l’étranger. J’ai été nommé ministre de l’intérieur. Chance inespérée ! De là, je pouvais montrer que j’agissais contre l’immigration, l’insécurité. J’ai donc pris des mesures dans ce sens, en repiquant une bonne moitié des propositions du Front National en matière de politique intérieure, et même des slogans tels que “La France, tu l’aimes ou tu la quittes”. Certains soulignaient ce rapprochement idéologique, mais n’ayant pas l’étiquette “extrême”, venant d’un parti dit “républicain”, il m’était alors facile de légitimer mes actions. Mais rallier le Front National ne suffisait pas. Il fallait continuer à faire peur. C’est ainsi que j’ai pu criminaliser la “racaille”. Calmer le jeu ne m’aurait rien apporté, il fallait au contraire exciter les banlieues contre moi. En renforçant les contrôles, avec quelques mots bien placés, j’ai pu attiser la haine des jeunes pour l’autorité, et ils sont tombé dans le panneau : augmentation des violences à la personne, et même déclenchement d’émeutes à la fin de l’année 2005. Le rêve ! J’allais pouvoir me montrer partout. Montrer que j’agissais, que j’allais terrasser cette violence. Cet évènement m’a permis de justifier de nouvelles politiques sécuritaires, mais aussi d’immigration ! J’ai pu rétablir la double peine que j’avais moi même aboli. Bien sûr, la plupart de ces fauteurs de trouble étaient franco-français, mais il suffisait de ne pas le souligner pour que la haine envers toute personne un peu bronzée soit exacerbée. Et sans aucune considération humaniste, ni même réalisme économique, puisque même les économistes libéraux prônaient une forte immigration pour rajeunir le pays vieillissant et augmenter la population active, j’ai renvoyé dans leur misère des centaines, des milliers de sans papiers, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants.

Et le bilan de tout ça ? Comment justifier mes piètres résultats à la populace ? C’est là que mes précieux amis des médias entraient en jeu. En jouant un peu avec les chiffres, en ne mettant en avant que les bons, il devenait facile de transformer un échec en succès. De nombreux spécialistes avaient beau dire que la baisse des vols était également dû à de nouveaux systèmes de sécurité, et que les violences aux personnes augmentaient, ils ne faisaient jamais la une des journaux. Un bilan plus pesant, en revanche, était celui du reste du gouvernement. La colère grondait et beaucoup de gens avaient subit leur échec. Comment ai-je fait ? Tout simplement en prenant mes distances avec mes collègues, tout en restant à leur côté dans leur gouvernement. Je pouvais ainsi prôner une rupture, tout en étant le candidat du parti sortant !

Ensuite, il me fallait bien un programme économique, histoire d’avoir l’air sérieux. Sur le coup, j’ai pondu quelque chose d’assez classique, mais qui marche bien. Il fallait que les gens pensent avec leur porte-monnaie plutôt qu’avec leur tête, donc, donnons leurs de l’argent. Moins d’impôts, moins de droits de succession. Ce qu’il y a de bien avec ce genre de propositions, c’est que les gens s’imaginent qu’ils vont tous en profiter, alors que seule une minorité y gagne. Et puis un truc assez nouveau : “Travailler plus pour gagner plus”. Forcément, n’importe quelle personne réfléchissant à la question remarquera que ce slogan est totalement vide, et qu’en pratique, on en reviendra à travailler plus pour gagner moins, mais ce qui est chouette, c’est que les gens ne cherchent plus à penser. Et au passage, ça me permet de réhabilité le travail et le mérite. Ca plait bien aux gens ça, de faire la chasse aux feignasses. Les gens, ils ont besoin de boucs émissaires, les étrangers bien sûr, mais pas seulement. Et quels meilleurs boucs émissaires que ces fameuses “feignasses” : les chômeurs, les fonctionnaires… les clichés sont devenus tellement à la mode qu’il est très simple de les utiliser. Quelques émissions de mon ami Bouygues sur sa chaîne de télévision, la première de France, pour fustiger quelques profiteurs, en faire une généralité, et hop, tout le monde n’avait plus que ça en tête. Et voilà, j’avais mon programme : lutter contre les faibles. En opposant les Français aux immigrés, le privé aux fonctionnaires, les travailleurs aux chômeurs, mon ascension n’en était que plus facile.

Mais bien avant mon programme, c’est mon image que je devais soigner. Me mettre en avant comme étant une personne charismatique, compétante pour prétendre à une telle fonction. Quelqu’un qui “a des couilles” comme on dit. Cela ne fut pas bien difficile, mais faisait peur à certains. C’est pour ça que d’un coup, j’ai du opérer un retournement complet. “J’ai changé”. D’un coup, celui qui était nerveux, agressif, est en façade devenu doux comme un agneau.

Bien sûr, j’avais encore de nombreux détracteurs. Jamais dans une campagne un candidat n’avait eu autant de monde contre lui. Qu’à cela ne tienne, il suffisait de retourner leurs attaques contre eux ! C’est ainsi que j’ai pu me placer en victime. Moi qui contrôle pourtant une bonne partie des grands médias, j’ai réussi a me faire passer pour leur proie ! Et quand des “anti-Sarko” me critiquent, ils peuvent déraper. Me comparer à Hitler. Ils ont beau ne pas avoir totalement tord, je ne suis pas cet homme, et mettre en avant ces provocations permet de détourner l’attention de ceux qui formulent des critiques argumentées.

Outre ces mouvements contre moi, c’est aussi un parti que j’avais en face. Un parti dont le bilan était bien meilleur que le miens. J’ai donc commencé par choisir attentivement mon adversaire. Une femme semblait se détacher. Ca peut être risqué de se battre contre une femme, car c’est séduisant pour les électeurs progressistes, et ça a l’air nouveau. Par contre, les machistes sont nombreux, et eux ne voteraient pas pour elle. Pesant le pour et le contre, je la choisis. Les médias bien dociles font alors tout pour la mettre en valeur, la montrant comme la meilleure candidate possible. pour que le PS la choisisse. Bingo ! Une fois élue, il n’y a plus qu’a inverser la tendance et la descendre en flèche. Les attaques pleuvent. Souvent sur rien. La moindre faille, le moindre mot de travers, et c’est la une sur les “gaffes” de la madame : la “bravitude”, les propos sur le Québec… Son faux procès en incompétence atteint des sommets. Elle a beau avoir un programme bien plus solide que le mien, tout se joue sur l’image, et la sienne est salie comme jamais. Je ne parle même pas de Bayrou, dont j’ai pu récupérer la plupart des députés. Ce traître qui ne reconnait plus les siens ne mérite que mon dédain. Pour eux deux, j’ai d’ailleurs vite fait de leur préter des propos qu’ils n’ont jamais tenus. C’est bien connu, ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi. Ils ont osé remettre en cause ma politique anti-voyou, j’ai donc fièrement annoncé que logiquement, ils étaient du côté des voyous. Simple, manichéen, facile à comprendre pour les idiots que vous êtes.

J’ai su faire rentrer mes valeurs dans vos têtes. Sous prétexte de progrès, j’ai pu faire partager à tous ma vision du monde : chacun pour soi et chacun chez soi. La valeur travail, le mérite ? Une vaste blague qui m’a servi à faire passer la valeur argent, puisque j’ai décidé d’aider mes amis rentiers avec mon projet sur les droits de succession, et à inciter les gens à travailler plus tout en fermant leur gueule. Les droits des homosexuels ? Je me torche avec. Comme les droits de l’homme d’ailleurs. J’ai supporté une soirée au Queen pour m’attirer leurs voix, c’est bon hein… Le droit du travail ? C’est mon papier toilette. La solidarité ? Un truc de tapettes. Mon truc, c’est l’individualisme. On l’aura d’ailleurs remarqué vu comme je ne regarde que moi. Chacun pour sa gueule, et tant pis pour ceux qui n’ont pas eu la chance de bien naître, moi je l’ai eu, donc je m’en fiche un peu… Et le plus fort, c’est que j’ai réussi à imposer tout ça en passant pour un homme de progrès, en accusant la gauche progressiste d’immobilisme et d’archaïsme. J’ai même fustigé mai 68 comme coupable de tous les maux de notre époque, en oubliant les progrès apportés de libération sexuelle, de progrès social, le tout en niant presque l’existance du régime de Vichy. A la “bien pensance”, j’opposait le “parler vrai”. En langage plus honnête, j’aurais opposé la lutte contre le racisme et les discriminations à l’intolérance et les attaques racistes, mais être honnête, ça ne paye pas. Et maintenant, tout le monde peut sortir des propos racistes tout en se faisant passer pour une victime si on l’attaque pour ça ! J’ai fait passer l’anti-racisme pour de l’intolérance. Un comble ! Changer un peu les mots, ça passe tout de suite mieux. C’est ainsi que solidarité est devenu assistanat, service public est devenu trou à pognon, jeune de banlieue est devenu délinquant, ou racaille, et immigré est devenu profiteur. J’ai même réussi a faire quasiment oublier toute considération écologique du débat, ce qui valait mieux pour moi puisque de ce côté là, j’étais plutôt mal noté.

Et voilà, enfin, j’y suis. Je suis le premier homme de France. J’aurais visé celui de président du monde si le poste existait. Maintenant que j’ai réussi à atteindre mon but, je vais commencer par augmenter un peu les pouvoirs du président (moi donc… c’est dingue, j’en reviens toujours pas… je m’y attendais pourtant). J’aime le pouvoir, pourquoi ne pas en prendre un peu plus ? Vous étiez prévenus après tout. Mes plus fidèles lieutenants seront bien évidemment placés à mes côtés pour gouverner. Mes amis haut placés seront eux aussi récompensés. Mes électeurs ? Je m’en tape. Mon programme ? Je vais sans doute l’appliquer. Enfin, faire quelques trucs quoi. Peu importe le bilan, l’important est fait. Dorénavant, j’aurais mon nom dans les livres d’Histoire, sur des rues, des musées, mon portrait dans les mairies… Et avec de la chance, j’aurais une excuse pour me faire réélire en 2012, tel mon ami Bush et sa guerre en Irak. A moins que comme mon ami Berlusconi, les gens s’aperçoivent de la supercherie et me virent illico. Personnellement, j’aimerais bien un nouveau Mai 68. Pouvoir diriger la police et l’armée contre des hordes de manifestants, ça doit être grisant. Et terminer le tout par un “je vous ai compris” à la De Gaulle, quel panache ! Ceci dit, le monde asceptisé et formaté que j’ai contribué à mettre en place ne devrait pas vous encourager à la révolte, mais sait-on jamais… Après tout, j’ai aujourd’hui plus de pouvoir qu’hier, et je pouvais déjà contrôler les médias en étant juste ministre. Imaginez tout ce qui s’ouvre a moi désormais ! Vous n’êtes plus que des moutons entre mes mains. Je vous ai eu, tous eu ! Vous qui ne voulez en majorité ni OGM, ni nucléaire, ni casse des services publics, vous avez voté pour celui qui propose tout ça !

Je me souhaite donc un bon quinquénat. Vive l’UMP, et surtout vive son président !

[1] http://www.marianne2007.info/La-petite-blague-du-traducteur-de-Sarkozy_a1266.html