Dans la continuité de la réflexion de cette brave vieille dame croisée dans le tram et qui se rendait au grand Sarko Show de la Porte de Versailles, déclarant que “sans les patrons, y’aurait pas de boulot”[1], je remarque que cette réflexion pousse de plus en plus de monde à sacraliser le patron au point de lui concéder à peu près tout ce qu’il veut. Au risque de me faire huer par ceux qui vont crier à la généralisation honteuse, parce que les patrons, y’en a aussi des biens, je dresse un constat totalement opposé.

Le monde de l’entreprise est ainsi fait : un patron, ou bien un groupe d’investisseurs, va dégager de l’argent pour créer une entreprise. Et comme une entreprise a besoin de personnes qui travaillent pour elle, elle va embaucher. Ces employés vont fournir un certain travail moyennant rémunération, ce travail permettant à l’entreprise de réaliser des bénéfices, et cette rémunération leur permettant de vivre. C’est là qu’intervient la volonté pour les investisseurs, de retirer de cet investissement non pas des bénéfices, mais des bénéfices énormes. Et pour cela, on demande aux gens de travailler plus, et pour moins cher. D’où le besoin de faire comprendre aux employés que sans le patron, ils ne seraient rien, que c’est lui qui signe la fiche de paye, et que vous le gênez plus qu’autre chose.

Pourtant, les patrons et actionnaires seraient bien mal sans leurs employés. Car c’est le travail de ces derniers qui dégage les bénéfices. Le salaire n’est pas un acte de charité de la part du patron, mais bien le reversement d’une part plus ou moins importante de la richesse créée par le salarié. Bien sûr, les investisseurs doivent tirer des bénéfices de ce qu’ils ont avancé, mais dans des proportions raisonnables. On peut imaginer l’entreprise comme une pyramide : sans sa base, le sommet n’est rien. C’est pourquoi à l’idée que le salarié doit tout à son patron, j’oppose l’idée que c’est plutôt au patron de remercier ses employés (et pas dans le sens “les licencier” hein).

Malheureusement, l’esprit ambiant chercherait plutôt à valoriser les patrons au détriment des employés. Deux raisonnements vont dans ce sens. Le premier par naïveté : c’est le raisonnement évoqué plus haut selon lequel le patron est quand même bien gentil de verser un salaire à ses employés, et le fait par pure charité. Le second par manque de courage : si on contraint les patrons, ils risquent de fuir et d’investir ailleurs. Donc, puisqu’ils sont susceptibles de faire les salauds, on les caresse dans le sens du poil. Au final, alors que certains veulent revaloriser la valeur travail, c’est la valeur argent que l’on valorise : ceux qui ont de l’argent (les investisseurs) valent plus que ceux qui travaillent (les employés).

Et sans patron, sans investisseur, sans entreprise, que devient-on ? A ceux qui voient le modèle de l’entreprise comme le seul existant, je signale que d’autres choses sont possibles. Une grande entreprise est un modèle hierarchique, extrêmement peu démocratique. Ce sont les actionnaires qui décident, les autres ayant le droit de fermer leur gueule. Il existe pourtant d’autres façons de faire :

  • Le plus répandu, l’artisanat, et par extension toute personne travaillant à son compte (commerçant, freelance…). On ne travaille que pour soit, on tire tous les bénéfices de son travail. Ceci dit, impossible de faire des choses vraiment conséquentes.
  • Le service public. L’Etat est l’employeur, celui-ci étant démocratiquement contrôlé par la population, donc à la fois ceux qui travaillent pour lui, et ceux qui sont “clients”. D’où l’intérêt de conserver des services publics dans les domaines d’intérêt public (eau, énergie, transport…), d’un point de vue purement démocratique, plutôt que de passer à un système privé.
  • L’autogestion. Ce principe revient à considérer chaque employé comme un actionnaire à part égale de l’entreprise. On est ainsi bénéficiaire direct de son travail de la même façon qu’un artisan, mais dans une plus grande structure. Ce système montre malheureusement ses limites dès que l’on dépasse une certaine taille.

D’autres systèmes sont d’ailleurs sûrement à inventer. Mais sans pour autant reléguer le modèle de l’entreprise au placard, il serait possible d’améliorer le modèle existant. Par exemple, en redistribuant des actions et stock options aux salariés, pour leur donner un peu plus de pouvoir sur l’entreprise et mieux redistribuer les bénéfices.

A un niveau plus politique, j’avais eu une autre idée. Puisque les petites entreprises “croulent” sous les charges, il peut être utile de les diminuer. Le problème, c’est que cela creuse la dette de l’Etat, en permettant aux grosses entreprises de gagner un peu (beaucoup) plus au passage. Pour contrebalancer cet effet, pourquoi ne pas augmenter l’impôt sur les bénéfices, voir en rendant cet impôt progressif ? Ainsi, les entreprises qui gagnent le plus seraient aussi celles qui payent le plus, ce qui n’est que plus juste. La proposition avancée par le PS (et sans doute d’autres aussi) de moduler cet impôt en fonction de l’utilisation faite des bénéfices (taxer plus les bénéfices reversés en dividendes) est aussi intéressante et encouragerait l’investissement en recherche, embauche, plutôt que les bénéfices à court terme.

Enfin bref voilà, c’était ma minute politique du jour.

[1] http://spip.jokari.info/Congres-UMP-2K7